Pensées d’adulte fatigué… mais encore assez lucide pour rire un peu

Publié le 7 mai 2026 à 06 h 53

Il y a un moment étrange dans la vie adulte où tu réalises que personne ne sait vraiment ce qu’il fait.

Les adultes autour de toi ont l’air organisés. Ils ont des agendas Google, des gourdes réutilisables, des lunchs dans des plats assortis et des phrases comme :

« Je vais prendre un moment ce soir pour me recentrer. »

Moi, hier soir, je mangeais du fromage directement au-dessus de l’évier en regardant un courriel de parent que je n’étais pas psychologiquement prête à ouvrir.

La vérité, c’est qu’on est beaucoup à fonctionner avec du café, des rappels Outlook et un niveau d’épuisement suffisamment élevé pour oublier pourquoi on est entré dans une pièce… mais pas assez élevé pour pouvoir arrêter de travailler.

Et pourtant, on continue.

On continue parce qu’il y a toujours quelqu’un qui a besoin de nous.  Un élève. Un collègue. Un parent inquiet. Un ami qui écrit : « As-tu deux   minutes ? »

*****Spoiler : personne n’a jamais vraiment “deux minutes”.*****

Je travaille dans une école. Alors des humains fatigués, j’en vois beaucoup.  Des enfants et des adolescents qui arrivent le matin avec des émotions trop grandes pour leur petit corps.  Des enseignants qui donnent tout ce qu’ils ont, même les jours où ils n’ont plus grand-chose à donner.
Des éducatrices qui absorbent les tempêtes émotionnelles des autres comme si c’était normal.  Des directions qui sourient dans les corridors pendant qu’elles pensent simultanément à quinze problèmes différents.  Et moi, au milieu de tout ça, j’essaie d’être une adulte fonctionnelle.  Ce qui est déjà ambitieux.

 

Il y a quelques semaines, un élève m’a regardée très sérieusement et m’a demandé :

Madame… est-ce que les adultes pleurent des fois dans leur voiture ? 

J’ai ri. Pas parce que c’était drôle.  Parce que j’ai trouvé ça incroyablement précis.  J’ai répondu quelque chose de professionnel, évidemment. Une belle réponse équilibrée, rassurante, adulte.

Mais intérieurement, je pensais :

« Mon petit homme… tu n’as aucune idée du nombre de stationnements qui ont servi de séances de thérapie gratuites. »

Ce qui m’épuise le plus, ce n’est pas le travail.  C’est la surcharge invisible.  Penser à tout.  Toujours. Les rencontres. Les suivis. Les élèves fragiles. Les conflits subtils. Les messages auxquels il faut répondre avec diplomatie même quand ton cerveau veut répondre :

« Je comprends votre inquiétude, mais moi aussi je suis à deux courriels d’aller vivre dans une forêt. »

Être adulte, c’est beaucoup faire semblant que tout est sous contrôle pendant que ton système nerveux mange des céréales pour souper.

Et malgré tout ça… il y a des moments magnifiques. 

Les petits moments.

Un élève qui te fait confiance.

Un fou rire dans le corridor.

Une collègue qui t’apporte un café sans raison.

Le silence après une journée chaotique.

Le sentiment étrange d’avoir peut-être aidé quelqu’un sans même t’en rendre compte.

C’est probablement ça qui nous garde debout.

Pas les grandes réussites spectaculaires.

Les mini-victoires.

Comme réussir à imprimer un document du premier coup.

Ou retrouver son chargeur avant la crise existentielle.

Je pense qu’on parle beaucoup de performance chez les adultes. Pas assez de survie émotionnelle. On félicite les gens pour leur efficacité.  Rarement pour leur douceur. Pourtant, rester bienveillant quand on est fatigué… c’est peut-être la forme de courage la plus sous-estimée.

Je crois aussi qu’en vieillissant, on devient plus lucide.  Pas plus sage nécessairement.  Juste… plus conscient.

On comprend que certaines personnes crient parce qu’elles souffrent.  Que certains enfants dérangent parce qu’ils ne savent pas comment demander de l’aide autrement.  Que certains adultes ont l’air froids simplement parce qu’ils sont épuisés depuis trop longtemps.  

Et parfois, cette lucidité-là fait mal.  Parce qu’on voit tout.  Les efforts.  Les blessures cachées.  Les gens qui tiennent debout par pure habitude.

L’autre jour, je regardais mes élèves rire pour absolument rien.  Un vrai rire d’ado.  Le genre de rire qui n’a pas besoin de contexte.  Et je me suis demandé à quel moment les adultes perdent ça.  À quel moment rire devient quelque chose qu’on planifie entre deux responsabilités.

Je ne pense pas que les adultes aient besoin qu’on leur dise d’être plus forts.  Je pense qu’ils ont besoin qu’on leur demande plus souvent : 

« Est-ce que ça va… pour vrai ? »

Pas la version polie.
Pas la version professionnelle.
La vraie.

En attendant, on fait tous ce qu’on peut.  On avance avec nos listes, nos cernes, nos inquiétudes, nos sarcasmes de survie et nos petits cafés trop chers.  On essaie d’être présents pour les autres sans complètement disparaître nous-mêmes.

Et honnêtement ?

Je pense que c’est déjà énorme.

La Délicatement Fatiguée

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