Il y a des blessures d’enfance qui ne saignent plus… mais qui laissent encore une drôle de démangeaison quand on repasse devant une vieille école primaire.
Moi, j’en ai connu, des enseignantes dures. Pas “dures” dans le sens de sévères mais justes. Non. Des vraies adultes fatiguées de la vie qui semblaient avoir déclaré la guerre à des enfants de 6 ans.
Une, au primaire, m’avait accusée de vol devant tout le monde. Sans preuve. Rien. Zéro. Le grand procès de moi, 8 ans, coupable d’avoir une face qui ne lui revenait probablement pas. Je me souviens encore du regard des autres. Ce regard-là, quand un adulte décide publiquement que tu es “le problème”. Pis là, tu commences à te demander si t’es réellement mauvaise.
Ma prof de première année, elle, avait une méthode pédagogique très… physique. Elle me tirait les cheveux. Me ridiculisait devant la classe. Elle annonçait haut et fort que je n’étais “pas bonne”. Comme si un enfant de six ans avait déjà raté sa vie. Et quand j’étais trop turbulente pour entrer dans le moule carré de son petit monde beige et silencieux?
Direction: le fameux divan brun dans le corridor.
Ah, le divan brun. Le trône officiel des enfants “trop”.
Trop bruyants.
Trop sensibles.
Trop imaginatifs.
Trop vivants.
Imaginez-vous ça une minute: une petite fille de six ans qui fugue de l’école… pour aller se cacher devant la statue de l’école. Pas pour faire un coup d’éclat. Pas pour être “rebelle”. Juste pour respirer.
Aujourd’hui, on dirait probablement:
- “Elle avait besoin d’encadrement positif.”
- “Elle cherchait de la stimulation.”
- “Elle avait un profil hyperactif.”
Dans les années 70-80?
On disait juste:
“Cette enfant-là est fatigante et elle est mal élevée.”
Et oui… j’étais intense. Mon cerveau roulait à 100 000 km/h. Mon corps suivait pas loin derrière. Des histoires? J’en inventais rien qu’en masse. Des pirouettes? J’en faisais assez pour étourdir un manège au complet. Je gigotais comme si j’étais alimentée au 10 000 volts.
Mais j’étais une enfant.
Une enfant qui essayait simplement d’exister avec toute l’énergie qui débordait d’elle. Et tranquillement, à cause de ces enseignantes méchantes, j’ai commencé à détester l’école. Pas juste les devoirs. Pas juste les dictées. Non. J’ai fini par haïr l’apprentissage lui-même. Parce que pour moi, l’école primaire n’était pas un endroit pour découvrir le monde. C’était un endroit où je me sentais constamment de trop. Chaque erreur devenait une humiliation. Chaque mouvement devenait un problème. Chaque parole semblait déranger quelqu’un.
Quand un enfant associe apprendre à avoir honte… il finit par fermer une partie de lui-même. Moi, pendant longtemps, j’ai cru que je n’étais pas intelligente. Pas capable. Pas “bonne”. Pas parce que je ne pouvais pas apprendre… Mais parce qu’on m’avait fait sentir que je dérangeais trop pour mériter qu’on m’enseigne avec douceur.
Le bout qui me frappe encore aujourd’hui, c’est la 6e année. Dans mon petit album de finissants imprimé à l’alcool (oui, oui, cette odeur-là qui pouvait probablement décaper un moteur ) quelqu’un du personnel scolaire avait écrit, noir sur blanc:
“On a hâte de se débarrasser de toi.”
Ouf!
Quand tu lis ça adulte, tu réalises à quel point certains mots restent collés longtemps dans le fond d’une personne. Parce qu’un enfant croit les adultes. Automatiquement. Si un prof dit que t’es problématique… tu le crois. Si un prof te regarde comme un irritant… tu le ressens jusque dans tes os.
Je me rappelle aussi des soupirs exagérés quand je levais la main. Des regards découragés avant même que je parle. Des “Ah non… pas elle…” murmurés trop fort. Comme si j’étais déjà une catastrophe ambulante à huit ans.
Et pourtant.
La petite fille hyperactive, fatigante, émotive et trop intense est devenue enseignante.
Ironique pareil.
Mais savez-vous quoi?
Je n’ai jamais voulu devenir comme ces fameuses profs frustrées.
Jamais.
Je me suis promis que si un enfant me faisait rouler les yeux intérieurement… je prendrais une respiration avant de parler. Que si un élève dérangeait, j’essaierais de comprendre avant d’étiqueter. Que je ne serais jamais l’adulte dont quelqu’un se souvient encore avec une boule dans le ventre trente ans plus tard.
Alors aujourd’hui… oui, d’une drôle de façon, je les remercie.
Parce qu’elles m’ont montré exactement ce que je ne voulais pas devenir. Grâce à elles, je fais attention aux petites humiliations “pour rire”. Aux étiquettes faciles. Aux sarcasmes lancés à des enfants qui n’ont même pas encore appris à s’aimer.
Grâce à elles, quand je vois un enfant trop agité, trop bavard, trop intense… je vois souvent juste un petit humain qui essaie de trouver sa place dans un monde qui aime beaucoup les enfants tranquilles.
Et entre vous pis moi…
Les enfants les plus turbulents sont souvent ceux qui cherchent simplement un endroit où exister sans se faire juger.
La Délicatement Fatiguée
Ajouter un commentaire
Commentaires