Violence, silence et discipline progressive dans les écoles ontariennes
Il y a quelque chose qui me dérange profondément.
Et ce n’est pas seulement la violence.
C’est le moment où la violence devient tellement fréquente qu’on finit par la considérer comme faisant partie du métier.
Un élève frappe.
Un adulte intervient.
Un autre élève menace.
On remplit un formulaire.
On fait un suivi.
On rencontre les parents.
On met en place une intervention.
On recommence.
Puis, le lendemain… on retourne en classe.
Comme si rien ne s’était passé.
Mais quelque chose s’est passé.
À chaque fois.
Un adulte a eu peur.
Un enfant a peut-être eu peur.
Une classe entière a été déstabilisée.
Et parfois, quelqu’un a été blessé.
Le chiffre qui devrait nous arrêter
En 2025, une enquête menée auprès de 2 873 enseignants catholiques de l’Ontario révélait que plus de 9 enseignants sur 10 avaient été témoins ou victimes de violence ou de harcèlement dans leur milieu de travail durant l’année scolaire 2024-2025.
Ces enseignants rapportaient en moyenne sept incidents violents par année.
Sept.
Ce n’est pas « un incident exceptionnel ».
Ce n’est plus l’exception.
C’est une réalité qui s’installe.
Dans une autre enquête menée auprès des travailleurs de l’éducation du système public ontarien, 31 % disaient avoir personnellement subi l’usage de la force physique, tandis que 43 % avaient été témoins d’une tentative d’utilisation de la force contre un autre membre du personnel.
Et chez les membres de l’ETFO interrogés en 2023, 77 % disaient avoir personnellement vécu ou été témoins de violence envers un membre du personnel. Parmi les personnes travaillant en éducation spécialisée, cette proportion atteignait 86 %.
Alors permettez-moi de poser une question toute simple :
À partir de quel moment arrêtons-nous de parler d’incidents isolés?
Et si le problème n’était plus seulement la violence?
Et si le problème était aussi notre tolérance collective envers celle-ci?
Parce qu’un système peut devenir dangereux sans qu’une seule personne décide consciemment de le rendre dangereux.
Il suffit que chacun s’habitue.
Que l’enseignante se dise :
« Ce n’est pas si grave. »
Que l’éducatrice se dise :
« C’est probablement moi qui ai mal géré la situation. »
Que la direction se dise :
« On va essayer une autre intervention. »
Que le conseil scolaire dise :
« Nous suivons nos protocoles. »
Et que tout le monde retourne travailler.
Jusqu’au prochain incident.
La discipline progressive : nécessaire, mais pas magique
Soyons clairs.
La discipline progressive n’est pas une absence de discipline.
En Ontario, les conseils scolaires doivent avoir des politiques qui favorisent les comportements positifs et prévoient des interventions progressives. Les suspensions et expulsions font également partie des mesures prévues dans certaines situations.
Et je comprends parfaitement le principe.
Un enfant n’est pas un adulte.
Un comportement difficile n'est pas toujours volontaire.
Certains élèves ont des besoins particuliers.
Certains vivent des traumatismes.
Certains ont besoin de soutien comportemental, psychologique, social ou éducatif.
Comprendre un comportement ne signifie toutefois pas qu’on doit accepter qu’il blesse quelqu’un.
Voilà peut-être la conversation que nous avons peur d'avoir.
On peut être empathique envers l’élève et protéger l’adulte.
On peut soutenir l’enfant et protéger les autres enfants.
On peut chercher les causes d’un comportement sans banaliser ses conséquences.
Les deux peuvent exister en même temps.
Parce que l'adulte aussi a le droit d'avoir peur
Je vais le dire tout haut.
Un adulte qui a peur d’un élève n’est pas un mauvais enseignant.
Une éducatrice qui hésite avant d’entrer dans un local après avoir été frappée n’est pas faible.
Une enseignante qui sursaute lorsqu’un élève se lève brusquement n’est pas incompétente.
Une personne qui pleure dans sa voiture après sa journée n’est pas incapable de faire son travail.
Elle est humaine.
Et pourtant, dans nos écoles, j’ai parfois l’impression que les adultes doivent être invincibles.
Ils doivent comprendre.
Ils doivent désamorcer.
Ils doivent rester calmes.
Ils doivent être empathiques.
Ils doivent différencier.
Ils doivent documenter.
Ils doivent remplir les formulaires.
Ils doivent appliquer les stratégies.
Ils doivent accueillir l’élève le lendemain avec le sourire.
Mais…
qui accueille l’adulte?
« Il faut comprendre ses besoins. »
Oui.
Mais il faut aussi comprendre les besoins des autres.
Parce qu'une classe ne contient pas seulement l'élève qui manifeste le comportement.
Elle contient 25 autres jeunes.
Il y a l’élève anxieux.
L’élève autiste.
L’élève qui a déjà vécu de l’intimidation.
L’élève qui se concentre difficilement.
L’élève qui vient d’une famille en crise.
L’élève qui travaille fort pour apprendre.
Et il y a l’enseignante.
Il y a l’éducatrice.
Il y a le concierge.
Il y a la secrétaire.
Il y a la direction.
La sécurité scolaire ne devrait pas être une compétition entre les besoins des uns et les droits des autres.
Le plus inquiétant : quand on cesse de signaler
Les données de l’enquête OECTA sont particulièrement préoccupantes.
Environ un enseignant sur trois disait avoir été découragé de signaler des incidents, et un sur cinq rapportait qu’un signalement de violence n’avait donné lieu à aucun résultat. Plus de la moitié ne se sentaient pas suffisamment préparés à intervenir face à la violence.
Et là, nous touchons quelque chose de beaucoup plus profond.
Parce que lorsqu’un adulte pense :
« Ça ne donnera rien de toute façon… »
il peut finir par ne plus signaler.
Et lorsque les incidents ne sont plus signalés…
les statistiques diminuent.
Mais la violence, elle, ne diminue pas nécessairement.
Elle devient simplement invisible.
Pourtant, les règles existent
L’Ontario exige que les employés signalent certains incidents graves et que les directions les enquêtent.
La loi prévoit également que les résultats de l’enquête soient communiqués à la personne qui a fait le signalement, dans les limites permises par la confidentialité.
Les incidents violents correspondant aux critères provinciaux doivent aussi être rapportés au ministère.
Alors le problème n’est pas nécessairement l’absence de règles.
Le problème peut être l’écart entre les règles écrites et l’expérience vécue sur le terrain.
Et cet écart mérite d’être examiné.
Parce qu'une politique ne protège personne si elle reste sur papier
On peut avoir un protocole extraordinaire.
Une belle politique.
Des formulaires.
Des acronymes.
Des réunions.
Des plans d’intervention.
Des comités.
Des formations.
Des documents de 47 pages.
Mais lorsqu’un adulte se retrouve seul face à un comportement violent…
ce n’est pas le document qui reçoit le coup.
C’est son corps.
C’est sa tête.
C’est parfois son sentiment de sécurité.
Et les conseils scolaires dans tout ça?
Je ne crois pas que la réponse soit simplement :
« Les conseils scolaires ne font rien. »
La réalité est plus complexe.
Les conseils doivent composer avec les exigences légales, les besoins des élèves, les droits à l’éducation, les ressources disponibles, les familles, les syndicats, les directions, les enseignants et les réalités très différentes d’une école à l’autre.
Mais cela ne signifie pas qu’ils devraient être à l’abri des questions difficiles.
Au contraire.
Ils doivent être capables de répondre.
Combien d'incidents violents surviennent dans nos écoles?
Combien sont signalés?
Combien sont réellement suivis?
Combien entraînent des blessures?
Combien d’employés quittent leur poste ou prennent un congé après des événements violents?
Combien d’élèves sont déplacés?
Combien de classes sont perturbées?
Combien de fois une stratégie est-elle répétée alors qu’elle ne fonctionne manifestement pas?
Et surtout :
qu'est-ce qu'on fait différemment après le dixième incident?
Parce que « encore une intervention » n'est pas toujours une solution
Il arrive un moment où il faut arrêter de demander :
« Quelle stratégie pouvons-nous essayer? »
et commencer à demander :
« Pourquoi nos stratégies ne fonctionnent-elles pas? »
Ce n'est pas la même question.
La première cherche une nouvelle intervention.
La seconde remet en question le système.
Et peut-être avons-nous besoin de cette deuxième question.
Je refuse de choisir entre l’enfant et l’adulte
Je refuse qu’on transforme cette discussion en :
« Vous voulez punir les enfants. »
Non.
Je veux qu’on protège tout le monde.
Je veux des services spécialisés.
Je veux des éducateurs.
Je veux des psychologues.
Je veux des travailleurs sociaux.
Je veux des équipes capables d’intervenir.
Je veux des plans individualisés qui correspondent réellement aux besoins.
Je veux de la formation.
Je veux de la prévention.
Je veux de l’intervention précoce.
Mais je veux aussi que lorsqu’un adulte est agressé…
l’agression soit reconnue comme une agression.
Pas simplement comme « un comportement à gérer ».
Parce qu’un mot différent ne change pas ce qui s’est passé.
Et si notre peur de traumatiser l’élève traumatisait maintenant l’adulte?
Voilà la question qui me hante.
À force de vouloir éviter de blesser émotionnellement un élève…
avons-nous commencé à demander aux adultes de supporter l’insupportable?
À force de vouloir être inclusifs…
avons-nous parfois oublié que l’inclusion doit également être sécuritaire?
À force de parler de comportements…
avons-nous oublié les personnes qui les subissent?
Et à force de répéter « il faut être patient »…
avons-nous oublié que la patience n'est pas une ressource infinie?
L’école ne peut pas devenir un endroit où l’on apprend à avoir peur
Une école devrait être un endroit où l’on apprend.
Où l’on grandit.
Où l’on fait des erreurs.
Où l’on apprend à réparer.
Où l’on apprend les limites.
Où l’on apprend que nos gestes ont des conséquences.
Et justement…
les conséquences font partie de l’éducation.
La discipline progressive peut être humaine.
Elle peut être réparatrice.
Elle peut être éducative.
Mais elle ne doit jamais devenir une excuse pour ne rien changer lorsque les mêmes comportements se répètent et que des personnes sont blessées.
Alors, peut-être que la vraie question est celle-ci
Combien d'adultes devons-nous voir se faire frapper, menacer, humilier ou terroriser avant d'admettre que quelque chose ne fonctionne pas?
Je ne demande pas une école plus punitive.
Je demande une école plus cohérente.
Je ne demande pas qu’on abandonne les élèves vulnérables.
Je demande qu’on cesse de rendre vulnérables les adultes qui les accompagnent.
Je ne demande pas qu’on expulse tous les élèves difficiles.
Je demande que lorsqu’un comportement devient dangereux, un véritable plan de sécurité soit mis en place pour tout le monde.
Parce que protéger un élève ne devrait jamais signifier abandonner son enseignant.
Et protéger un enseignant ne devrait jamais signifier abandonner un élève.
Il est temps de sortir de cette fausse opposition.
Nos enfants méritent des écoles sécuritaires.
Nos enseignants aussi.
Nos éducateurs aussi.
Nos directions aussi.
Tout le monde.
Et peut-être que le premier geste de courage serait simplement d'arrêter de faire semblant que tout va bien.
Parce que non.
Tout ne va pas bien.
Et les chiffres commencent à nous le crier.
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Note : Les statistiques citées proviennent principalement d’enquêtes menées par des organisations représentant des travailleurs de l’éducation (OECTA, ETFO et OSSTF/FEESO), et ne constituent pas un décompte exhaustif de tous les incidents dans toutes les écoles de l’Ontario. Les définitions et populations sondées diffèrent d’une enquête à l’autre. Les obligations provinciales de signalement et les règles de discipline progressive sont, elles, établies par le ministère de l’Éducation et la législation ontarienne.
La Délicatement Fatiguée
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