Vieillir dans une société qui valorise constamment la rapidité, la performance et la productivité.
Il y a quelque chose qui m’arrive depuis quelque temps.
Je n’ai plus envie de courir.
Voilà.
Je viens probablement de commettre un crime social.
Parce qu’en 2026, ne pas courir est presque devenu suspect.
Tu marches tranquillement dans un corridor?
Quelqu’un va finir par te demander si tu vas bien.
Tu prends ton temps pour boire ton café?
« Tu es malade? »
Tu réponds à un courriel deux heures plus tard?
« Je voulais juste faire un suivi… »
Tu dis que tu n’as rien de prévu samedi?
On te regarde avec cette expression étrange qui veut dire : Mais… tu ne fais donc rien de ta vie?
J’ai 48 ans.
Et tranquillement, je commence à développer une compétence révolutionnaire :
ralentir.
Pas parce que je suis devenue paresseuse.
Parce que je commence à comprendre que courir très vite ne garantit absolument pas qu’on va arriver au bon endroit.
J’ai passé ma vie à courir après quelque chose
Quand on est jeune, on court.
On court pour finir nos études.
On court pour trouver un emploi.
On court pour être bonne dans notre travail.
On court pour avoir une maison.
On court pour élever les enfants.
On court pour être une bonne mère.
Une bonne conjointe.
Une bonne amie.
Une bonne fille.
Une bonne enseignante.
Une bonne collègue.
Une bonne citoyenne.
Une personne productive.
Une personne organisée.
Une personne qui répond rapidement aux messages.
Une personne qui n'oublie jamais rien.
Bref…
une personne qui aurait probablement besoin de trois vies pour respecter toutes les attentes qu’elle s’impose elle-même.
Et pendant tout ce temps, quelqu’un nous explique gentiment qu’il faut aussi prendre soin de nous.
Alors on ajoute :
prendre soin de soi à notre liste de choses à faire.
Et évidemment…
on essaie de le faire efficacement.
Même le repos doit être productif
C’est fascinant.
On ne sait même plus se reposer normalement.
Il faut maintenant optimiser son sommeil.
Mesurer ses pas.
Calculer ses calories.
Surveiller son rythme cardiaque.
Faire de la méditation.
Boire de l’eau.
Faire du yoga.
Respirer profondément.
Faire de la cohérence cardiaque.
Lire des livres sur le bien-être.
Écouter des balados sur le lâcher-prise.
Et surtout…
ne jamais oublier de noter dans notre application que nous avons pris cinq minutes pour nous.
Même notre repos doit produire des résultats.
J’imagine parfois le bulletin scolaire de ma vie :
Sommeil : en voie d’acquisition.
Détente : à améliorer.
Capacité à ne rien faire : satisfaisante, mais pourrait être optimisée.
Présence au moment présent : fragile.
Et puis un jour, le corps commence à parler
À 20 ans, mon corps était un outil.
Je pouvais dormir peu, me lever tôt, travailler toute la journée, recommencer le lendemain et prétendre que tout allait parfaitement bien.
À 30 ans, je commençais à comprendre que mon corps avait parfois une opinion différente.
À 40 ans, il a commencé à participer aux réunions.
À 48 ans…
il préside le comité.
Mon corps ne négocie plus.
Il m’envoie des mémos.
Des rappels.
Des avis officiels.
Des douleurs qui ont clairement été rédigées par quelqu’un qui en avait assez que je n’écoute pas.
Il y a des matins où je me lève et mon corps semble me dire :
« Bonjour. Voici la liste des pièces qui ne sont pas disponibles aujourd’hui. Merci de votre compréhension. »
Alors j’ai commencé à comprendre quelque chose.
Vieillir, ce n’est peut-être pas perdre.
C’est peut-être apprendre à écouter avant que le corps soit obligé de crier.
La vitesse est devenue une valeur morale
C’est ça qui me dérange le plus.
Nous avons tellement valorisé la rapidité qu’elle semble maintenant être devenue une preuve de valeur.
Répondre vite = efficace.
Produire vite = performant.
Apprendre vite = intelligent.
Finir vite = organisé.
Être disponible tout le temps = engagé.
Avoir mille choses à faire = important.
Et si on ralentit?
On a presque l’impression de devoir nous justifier.
Mais depuis quand être occupé est-il devenu une preuve que notre vie a de la valeur?
Je regarde les jeunes autour de moi et je me demande parfois ce qu’on leur transmet.
Qu’il faut toujours faire plus.
Plus vite.
Plus longtemps.
Avec moins de ressources.
Avec moins de temps.
Et surtout…
avec le sourire.
On leur apprend à performer.
Mais est-ce qu’on leur apprend suffisamment à habiter leur propre vie?
Moi, j’ai envie de marcher
Pas courir.
Marcher.
J’ai envie de prendre le temps de regarder les arbres.
De boire un café encore chaud.
De parler avec quelqu’un sans regarder l’heure.
De lire quelque chose sans avoir besoin de retenir les trois informations importantes pour pouvoir ensuite les réutiliser.
J’ai envie de faire une chose à la fois.
Oui.
Une seule.
Quelle idée radicale.
J’ai envie de terminer une conversation sans penser à la prochaine tâche.
De conduire sans transformer mon trajet en réunion mentale.
De cuisiner sans essayer de répondre à trois messages.
De regarder le ciel sans prendre une photo.
Parce que peut-être que tout n’a pas besoin d’être documenté pour avoir existé.
Je commence à me méfier du mot « productif »
Productive.
Efficace.
Optimisée.
Performante.
Ces mots ont leur utilité.
Mais ils ne devraient pas être les seules unités de mesure d'une vie.
Parce qu’une conversation avec une amie n’est pas productive.
Regarder pousser quelque chose dans un jardin n’est pas productif.
Rire pendant vingt minutes d’une niaiserie n’est pas productif.
S’asseoir dehors avec un café et ne rien faire n’est pas productif.
Pleurer n’est pas productif.
Faire une sieste n’est pas productif.
Changer d’idée n’est pas productif.
Prendre son temps n’est pas productif.
Et pourtant…
ce sont parfois précisément ces choses-là qui nous font sentir vivants.
Peut-être que ralentir est une forme de résistance
Je ne veux plus avoir besoin de prouver constamment que je mérite ma place.
Je ne veux plus mesurer ma valeur au nombre de choses accomplies dans une journée.
Je ne veux plus avoir honte d’être fatiguée.
Je ne veux plus confondre repos et faiblesse.
Je ne veux plus penser que chaque minute inutilisée est une minute perdue.
Parce qu’une minute n’est pas perdue simplement parce qu’elle n’a rien produit.
Parfois, une minute est simplement…
vécue.
Et peut-être que c’est suffisant.
À 48 ans, j’ai peut-être enfin compris
Quand j’étais plus jeune, je pensais que réussir ma vie signifiait arriver quelque part.
Maintenant, je me demande si réussir sa vie ne serait pas plutôt apprendre à apprécier le chemin.
Parce qu’à force de courir vers demain, on finit parfois par manquer aujourd’hui.
Et demain…
il arrive toujours.
Aujourd’hui, je veux donc marcher moins vite.
Pas abandonner.
Pas renoncer.
Pas devenir immobile.
Ralentir.
Choisir.
Respirer.
Regarder.
Écouter.
Être là.
Je veux continuer d’avancer, mais à une vitesse qui me permet de reconnaître ma propre vie quand elle passe devant moi.
Et si quelqu’un me demande pourquoi je marche si lentement…
je pense que je vais simplement répondre :
« Parce que je n’ai plus envie d’arriver quelque part en réalisant que j’ai couru trop vite pour voir où j’étais. »
Et puis je vais continuer ma promenade.
Tranquillement.
Après tout…
le monde peut bien courir.
Moi, aujourd’hui, j’ai envie de marcher.
Et pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas l’impression d’être en retard.
La Délicatement Fatiguée
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