Cet été, certains lecteurs m’ont écrit.
Quelques-uns m’ont simplement demandé, avec douceur, pourquoi je n’écrivais plus. D’autres m’ont dit que mes textes leur manquaient. Et puis il y a eu ceux qui m’ont écrit spontanément, sans détour :
« Tu nous as abandonnés. »
Cette phrase est restée quelque part dans ma tête.
Pas parce qu’elle était méchante.
Justement.
Parce qu’elle avait probablement été écrite avec affection.
Et c’est là que je me suis mise à réfléchir à cette drôle de chose qu’on appelle parfois la gentillesse.
Parce qu’il existe une gentillesse qui fait du bien.
Et puis il existe une gentillesse qui, sous ses airs de douceur, transporte une petite pointe de culpabilité.
« Tu nous as abandonnés. »
Je sais que derrière ces mots, il y avait probablement une intention toute simple :
« Tes textes me manquent. »
« J’aimais te lire. »
« J’espère que tu vas bien. »
« J’aimerais que tu recommences à écrire. »
Et pourtant, les mots choisis racontent autre chose.
« Tu nous as abandonnés » ne parle plus de ce que l’autre ressent.
Il parle de ce que je lui aurais fait.
Et soudain, une absence devient une faute.
Je n’avais pourtant promis à personne d’écrire chaque semaine.
Je n’avais signé aucun contrat avec mes lecteurs.
Je n’avais pas dit : « Je serai toujours là. »
J’avais simplement écrit.
Parce que j’en avais envie.
Parce que j’avais quelque chose à dire.
Parce que certains jours, les mots sortaient facilement.
Et parce que d’autres jours, ils ne sortaient pas du tout.
Nous faisons tous cela, parfois.
Nous voulons dire quelque chose de gentil, mais nous choisissons des mots qui placent malgré tout une petite responsabilité sur les épaules de l’autre.
« Tu ne viens plus nous voir. »
« Tu ne donnes jamais de nouvelles. »
« Tu nous as oubliés. »
« Tu ne penses plus à nous. »
« Tu as changé. »
« Ça fait longtemps que tu ne m’as pas écrit. »
Et parfois même :
« Je dis ça parce que je t’aime. »
Ces phrases peuvent sembler anodines.
Elles peuvent même être prononcées avec un sourire.
Mais elles ont souvent un petit arrière-goût de reproche.
Elles disent :
« Ton absence me fait quelque chose, et j’aimerais que tu sois responsable de réparer ce que je ressens. »
Et c’est là que je crois qu’il faut faire attention.
Parce que la vraie gentillesse ne cherche pas à faire culpabiliser.
Elle exprime.
Elle demande.
Elle accueille.
Elle laisse une place à l’autre.
Au lieu de dire :
« Tu nous as abandonnés. »
on pourrait dire :
« Tes textes m’ont manqué cet été. J’espère que tu vas bien. »
La différence semble minuscule.
Elle ne l’est pas.
Dans la première phrase, je porte le poids d'une accusation.
Dans la deuxième, je reçois une émotion.
Et une émotion, contrairement à une accusation, laisse beaucoup plus de liberté.
Les mots ne sont jamais seulement des mots.
On aime parfois dire :
« Il ne faut pas être susceptible. »
Mais je crois qu'on oublie quelque chose.
Nous ne contrôlons pas toujours l'intention avec laquelle une phrase est reçue, mais nous pouvons contrôler les mots que nous choisissons pour la dire.
Nous vivons dans un monde où nous sommes constamment encouragés à parler vite.
À répondre vite.
À commenter vite.
À réagir vite.
Mais peut-être devrions-nous parfois ralentir de quelques secondes avant d'envoyer un message.
Relire.
Et nous demander :
Est-ce que je suis en train d’exprimer ce que je ressens ou est-ce que je suis en train de faire porter mon émotion à quelqu’un d’autre?
La nuance est importante.
Dire :
« Tu me manques »
n'est pas la même chose que :
« Tu ne donnes jamais de nouvelles. »
Dire :
« J'aimerais te voir davantage »
n'est pas la même chose que :
« Tu ne prends jamais le temps de venir. »
Dire :
« Tes textes me manquent »
n'est pas la même chose que :
« Tu nous as abandonnés. »
Dans les trois cas, le sentiment de départ peut être exactement le même.
Mais les mots changent complètement la charge émotionnelle déposée sur l’autre.
La gentillesse n'est pas toujours douce.
Et la douceur n'est pas toujours gentille.
Voilà peut-être ce qui me fait réfléchir.
Une phrase peut être enveloppée de petits cœurs, de « je t’aime », de sourires et de bonnes intentions… et quand même faire mal.
À l'inverse, quelqu’un peut nous dire quelque chose de difficile, mais le faire avec tellement de respect que nous nous sentons finalement considérés.
La vraie gentillesse, je crois, ce n’est donc pas de toujours utiliser des mots doux.
C’est de choisir des mots qui respectent l’autre.
Même lorsque nous sommes déçus.
Même lorsque nous sommes frustrés.
Même lorsque quelqu’un nous manque.
Même lorsque nous aimerions qu’il fasse davantage.
Parce qu’aimer quelqu’un ne nous donne pas automatiquement le droit de lui faire porter le poids de nos attentes.
Et mes textes?
Je ne vous ai pas abandonnés.
J'ai simplement vécu.
J'ai travaillé.
J'ai réfléchi.
J'ai parfois eu besoin de silence.
J'ai laissé les mots se reposer.
Et peut-être que, comme c'est souvent le cas dans la vie, je reviendrai écrire lorsque quelque chose en moi aura suffisamment mûri pour avoir envie d'être partagé.
Je suis touchée que certains d'entre vous aient remarqué mon absence.
Vraiment.
Mais si vous voulez me dire que mes textes vous manquent, dites-le-moi.
Dites-moi :
« Tu m'as manqué. »
Plutôt que :
« Tu nous as abandonnés. »
Parce que derrière trois mots seulement, il y a toute une différence entre partager son émotion et déposer sa culpabilité dans les mains de quelqu'un d'autre.
Et peut-être que c'est ça, finalement, la réflexion que j'avais envie de déposer ici aujourd'hui.
Avant de parler, avant d'écrire, avant d'envoyer un message…
Prenons quelques secondes pour choisir nos mots.
Parce qu'on ne sait jamais quel poids ils auront dans le cœur de celui qui les recevra.
La Délicatement Fatiguée
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