Il y a des gens qui sauvent des vies. D’autres qui bâtissent des maisons.
Et puis il y a Martin, 42 ans, qui passe ses soirées à écrire des paragraphes de 900 mots sous une vidéo TikTok intitulée « 5 trucs pour mieux cuire des pâtes » afin d’expliquer que techniquement, ce ne sont pas des linguines, mais des bavettines.
Internet est devenu un gigantesque colisée romain où tout le monde entre avec la même mission : survivre psychologiquement au fait qu’un inconnu puisse penser autrement.
Le besoin d’avoir raison en ligne n’est plus une habitude.
C’est une religion sans Dieu, mais avec beaucoup de captures d’écran.
On reconnaît ces gens assez vite.
Ils écrivent des phrases comme :
« En fait… »
Le “en fait” est le klaxon officiel des personnes qui n’ont pas ressenti la chaleur d’un vrai bonheur depuis 2017.
Ils arrivent dans les commentaires comme des inspecteurs de scène de crime :
« Ce n’est pas exactement ça. »
Même quand le sujet est complètement insignifiant.
Quelqu’un écrit :
« J’adore l’automne. »
Et immédiatement, un homme avec une photo de profil de pick-up répond :
« Techniquement, l’automne commence le 22 septembre selon l’équinoxe et non selon le calendrier météorologique. Informez-vous. »
Merci Claude.
La province respire mieux maintenant.
Le plus fascinant, c’est la violence émotionnelle investie dans des débats qui n’auraient même pas mérité une conversation dans une file d’attente de pharmacie.
Des adultes transpirent dans leur salon à minuit vingt-six parce qu’un adolescent de Trois-Rivières a écrit que Marvel c’est meilleur que DC.
On imagine la scène :
- Le gars est assis dans le noir.
- La lumière bleue de l’écran lui donne l’air d’un cadavre administratif.
- Sa conjointe dort depuis longtemps.
- Le chien soupire de fatigue.
- Mais lui est encore là, les yeux secs comme du papier sablé, à taper :
« Tu confonds profondeur narrative et popularité commerciale. »
Il ne mange plus. Il ne cligne plus des yeux. Son corps est physiquement présent, mais son âme vit désormais dans un fil Reddit de 148 commentaires.
Et il y a cette étrange illusion collective voulant que gagner un débat Internet apporte quelque chose.
Personne n’a déjà terminé une dispute Facebook en disant :
« Mon Dieu… tu avais raison. Grâce à ton ton agressif et à tes GIFs passifs-agressifs, ma vision du monde est transformée. »
Jamais.
Les gens ne changent pas d’idée.
Ils ferment simplement l’application en murmurant :
« Quel osti de cave ! » (Je ne suis pas désolée pour le gros mot)
Puis ils vont se brosser les dents avec la rage d’un Viking.
Les plus dangereux restent les experts autoproclamés.
Internet a créé une génération de demi-spécialistes qui ont regardé deux documentaires Netflix et qui parlent maintenant comme s’ils allaient être appelés à témoigner devant l’ONU.
Le gars a écouté un podcast de 14 minutes sur l’alimentation.
Le lendemain, il écrit :
« Les médecins cachent beaucoup de choses. »
Ah oui? Toi, Rrrénald, qui mets encore “motivation entrepreneuriale” en photo de couverture Facebook?
Et il faut parler des guerres grammaticales.
Ces gens qui corrigent les fautes dans les commentaires comme des policiers municipaux de la syntaxe.
Tu racontes que ta mère est à l’hôpital.
Et quelqu’un répond :
« À l’hôpital, pas a l’hôpital. »
Merci GerRrrtruuRude!.
Heureusement que tu étais là.
La langue française était à deux accents graves de s’effondrer complètement.
Le problème, c’est qu’Internet récompense ce comportement.
Plus quelqu’un est insupportable, plus il obtient de visibilité.
La nuance? Invisible.
Le doute? Mort depuis 2012.
L’humilité? Enterrée dans un cimetière derrière MSN Messenger.
Aujourd’hui, il faut avoir une opinion immédiate sur tout :
- les vaccins,
- les guerres,
- la psychologie,
- les relations,
- les chiens,
- les avions,
- les céréales,
- la masculinité,
- les séries télé,
- les méthodes parentales,
- et probablement la structure géopolitique de l’Empire romain.
Tout le monde est expert.
Même les gens qui écrivent “sa” au lieu de “ça” avec l’assurance d’un chirurgien cardiaque.
Le plus ironique dans tout ça?
Les gens qui ont le plus besoin d’avoir raison sont souvent ceux qui semblent le plus profondément malheureux.
Parce qu’au fond, beaucoup ne cherchent pas la vérité.
Ils cherchent une victoire émotionnelle minuscule pour oublier que leur existence ressemble à une réunion Zoom qui aurait dû être un courriel.
Avoir raison devient alors une forme de survie psychologique.
Une petite dose de dopamine.
Un mini orgasme intellectuel.
Le commentaire reçoit trois likes.
Et pendant quelques secondes…
Jean-Michel oublie :
- son divorce,
- ses dettes,
- son mal de dos,
- et le fait qu’il mange des Ficello directement debout devant le frigidaire à 1 h 14 du matin.
Mais malgré tout, il y a quelque chose de profondément humain là-dedans.
Parce qu’au fond, derrière chaque personne agressivement convaincue sur Internet, il y a souvent quelqu’un qui veut simplement être vu, entendu… ou avoir l’impression d’exister un peu.
Bon.
Certaines personnes choisissent la thérapie.
D’autres choisissent d’écrire :
« SOURCE???? »
sous une publication parlant des bienfaits de boire de l’eau.
Et honnêtement…
Internet ne guérira jamais de ça. Parce que le jour où les humains accepteront de ne pas avoir raison…
Twitter va fermer dans les quinze minutes suivantes.
La Délicatement Fatiguée
Ajouter un commentaire
Commentaires