Les adultes brisés qui enseignent à des enfants brisés

Publié le 4 mai 2026 à 06 h 26

     Il y a quelque chose de profondément ironique dans une école.  On demande à des adultes fatigués, anxieux, parfois cassés de l’intérieur, d’enseigner la résilience à des enfants qui arrivent eux aussi avec leurs morceaux dans les poches de leur sac à dos.

     Et chaque matin, tout ce beau monde entre dans un bâtiment gris éclairé aux néons comme si de rien n’était.

« Bonjour Anthony! »
« Bonjour madame! »
Pendant qu'Anthony cache une nuit blanche.  Et que madame cache sa troisième migraine de la semaine.

     L’école, c’est souvent ça :  des humains qui essaient de fonctionner correctement pendant que leur système d’exploitation émotionnel roule encore sur Windows 95.

 

     Il y a des enfants qui arrivent à l’école avec des tempêtes dans les yeux.  Des petits de 12 ans qui savent déjà reconnaître le son d’une dispute avant même d’ouvrir la porte de la maison.  Des jeunes qui développent un humour incroyable parce que rire coûte moins cher qu’une thérapie.  Des élèves qui dorment en classe non pas parce qu’ils sont paresseux…  mais parce que leur cerveau n’a jamais vraiment appris ce que « sécurité » voulait dire.

Et devant eux se trouve un adulte qui dit :
« Ouvre ton cahier à la page 541. »

     Un adulte qui, lui aussi, connaît parfois trop bien la survie.  Parce qu’on ne parle pas assez des enseignants qui continuent d’enseigner pendant qu’eux-mêmes essaient de ne pas s’écrouler dans le stationnement avant d’entrer travailler.  Les adultes qui sourient à 8h15 après avoir pleuré dans leur voiture à 7h52.

     Les éducatrices qui attachent des lacets avec une douceur immense alors qu’elles n’ont plus l’énergie de répondre à leurs propres messages textes.

Les enseignants qui répètent :
« Utilise tes mots pour exprimer ta colère »
… alors qu’eux-mêmes avalent leurs émotions depuis 1998 comme des Tylenol émotionnels.

 

     Et malgré tout ça…  Le plus étrange, c’est que ces adultes brisés deviennent souvent les personnes les plus sécurisantes pour ces enfants.  Parce qu’ils reconnaissent la douleur.  Pas dans les manuels scolaires.  Dans les silences.  Ils savent qu’un enfant qui répond : « Chu correct » avec les épaules serrées et le regard au plafond…  n’est généralement pas correct pantoute.

Ils reconnaissent les petits mécanismes de survie :

  • l’humour excessif, 
  • la colère rapide, 
  • le « jmenfoutisme » professionnel,
  • le besoin de faire rire la classe avant que quelqu’un remarque qu’on souffre.

Parce qu’eux aussi ont déjà fait ça.

 

     Il y a quelque chose d’un peu absurde dans le milieu scolaire.  On fait des formations sur la gestion du stress…  dans des gyms sans fenêtres…  avec un café tiède…  pendant qu’une présentation PowerPoint nous explique l’importance du sommeil.

Merci, ThÉrÈse! 

     Je vais essayer de dormir entre mes corrections, mon anxiété et le fait que j’ai accidentellement appelé un élève par le nom de mon chat cette semaine.

 

     Mais derrière l’humour, il y a une vérité qu’on évite souvent : L’école est remplie de gens qui portent beaucoup plus que des sacs.  Les enfants transportent des peurs d’adultes.  Et les adultes transportent parfois des blessures d’enfants jamais guéries.  Puis tout ce monde-là essaie ensemble de survivre jusqu’au dîner.

Et pourtant…

     Il se passe quand même quelque chose de beau.  Parce qu’un adulte brisé qui choisit malgré tout d’être doux avec un enfant…  c’est immense.

     Un enseignant qui prend deux minutes pour écouter un élève au lieu de le punir immédiatement… ça peut changer une vie entière. Une éducatrice qui remarque qu’un jeune ne mange pas. Une secrétaire qui dit : « Viens t’asseoir un peu mon grand. » Un concierge qui fait des blagues à un ado silencieux..  Ce ne sont pas des miracles spectaculaires. Ce sont des petites réparations humaines.

 

     Je pense qu’on gagnerait tous à se rappeler que dans une école, personne n’est complètement intact. Ni les élèves. Ni les adultes.  On est juste une grande gang de personnes qui essaient de faire mieux que ce qu’on a connu.  Certaines journées avec patience.  Certaines journées avec du café.  Certaines journées avec un sourire tellement forcé qu’il mériterait une convention collective à lui seul.

     Mais malgré les blessures… malgré la fatigue… malgré les systèmes qui craquent… Il y a encore des humains qui choisissent la gentillesse.

     Et honnêtement, dans le monde actuel, c’est probablement une des matières les plus importantes qu’on enseigne encore.

La Délicatement Fatiguée

 

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Commentaires

Julie
il y a un mois

Très beau texte. Il fait réfléchrir.