Dans les années 80-90, on n’avait pas besoin d’un abonnement mensuel, d’une batterie chargée à 100 % ou d’un mot de passe Wi-Fi pour être heureux.
On avait une cousine.
Pis de la boue.
Beaucoup de boue.
Ma cousine débarquait chez nous le matin, souvent sans texte d’avance, sans calendrier partagé pis sans confirmation Teams. Elle arrivait. Point. Pis à partir de ce moment-là, notre cerveau partait en production hollywoodienne avec un budget de 4 piasses et demie.
Une vieille couverture devenait une cabane secrète. Le fossé derrière la maison devenait une rivière amazonienne infestée de crocodiles imaginaires. Un bâton? Une baguette magique. Une piscine? Un fond océanique peuplé de sirènes. On se créait des scénarios d’une complexité incroyable.
À 10h :
On était des espionnes internationales.
À midi :
Des orphelines abandonnées dans la forêt.
À 14h :
Des chevaux sauvages.
Oui oui.
Des chevaux.
Pis le pire?
Ça faisait du sens dans notre tête.
On passait des heures dehors à jouer dans la boue, à cuisiner des « soupes » avec du gazon, des roches pis des fleurs à moitié mortes. On revenait dans la maison avec les bas mouillés, les genoux verts, les cheveux collés dans le front pis un bonheur immense. On ne s’ennuyait jamais.
Jamais.
Aujourd’hui, un enfant dit :
« J’sais pas quoi faire… »
…devant une maison remplie de jouets, d’écrans, de consoles, de chaînes spécialisées, de tablettes, de jeux interactifs, de vidéos infinies et d’applications éducatives conçues par une équipe de neuroscientifiques.
Nous autres?
On jouait avec un pot de margarine vide pis on trouvait ça extraordinaire.
Mais honnêtement…Qu’est-ce qui s’est passé? Est-ce que c’est eux qui ont changé? Ou est-ce nous? Nous… les enfants des années 80-90 devenus parents. Nous qui avons grandi libres comme l’air. Nous qui partions à vélo pendant des heures sans GPS, sans cellulaire, sans localisation en temps réel. Nos parents criaient juste :
« Reviens avant qu’les lumières d’la rue allument! »
Pis ça marchait.
Aujourd’hui, on veut tellement protéger nos enfants qu’on leur a parfois enlevé l’espace pour se perdre un peu. Pour inventer. Pour s’ennuyer. Pour créer à partir de rien.
On remplit les horaires.
Soccer.
Danse.
Tutorat.
Écrans.
Activités.
Stimulations.
Notifications.
Le silence est devenu inquiétant. L’ennui est devenu un problème à régler rapidement. Mais dans notre temps… L’ennui, c’était le début de quelque chose. C’est de là que naissaient les idées les plus folles. Les pièces de théâtre improvisées. Les aventures absurdes. Les conversations qui duraient des heures couchées dans l’herbe à regarder les nuages en essayant de trouver un dragon ou un vieux monsieur fâché. On avait moins. Mais on imaginait plus.
Pis attention…
Je ne suis pas en train de dire que « c’était mieux avant ». Chaque génération dit ça. Pis chaque génération oublie ses propres défauts. Mais je pense qu’on a perdu quelque chose d’important :
- La capacité d’exister simplement.
- Sans performance.
- Sans contenu.
- Sans distraction constante.
Juste être là. Dans la boue. Avec une cousine. À inventer un monde qui n’avait aucun sens… mais qui nous rendait profondément heureux. Pis des fois, je regarde les enfants aujourd’hui pis je me demande si le plus grand luxe qu’on pourrait leur redonner… ce n’est pas un nouveau jeu.
Mais du temps vide.
Du vrai.
Le genre de temps où une chaudière pouvait encore devenir un château…
Ou une simple canne de conserve transformer toute une gang de jeunes en experts du cache-cache.
La Délicatement Fatiguée
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