Les profs ne vivent pas d’amour et de tableaux blancs

Publié le 1 mai 2026 à 05 h 38

Il y a des métiers qu’on quitte à 16 h avec une boîte à lunch vide et l’esprit léger.

Puis il y a l’enseignement. 

     L’enseignement, c’est ce métier étrange où tu pars travailler avec un café chaud… et tu reviens avec un café froid, trois nouveaux traumatismes administratifs, une colle Pritt dans ta poche, et un enfant qui t’a confié que ses parents se séparent pendant que toi, tu te demandais juste où avait disparu le bâton de colle numéro 14.  Et pourtant… on recommence demain. 

 

Madame est fatiguée… mais elle sourit pareil…

Être enseignante passionnée avec des enfants à la maison et un mari, c’est vivre dans un état permanent de contradiction humaine.  À l’école, tu es :

  • psychologue,
  • infirmière,
  • médiatrice de paix des Nations Unies,
  • détective de gommes volées,
  • spécialiste en gestion de crise émotionnelle,
  • distributrice officielle de mouchoirs,
  • et parfois… enseignante.

Puis tu rentres à la maison…  Et là, le destin, dans toute sa grandeur humoristique, t’offre ceci :

« Maman, où sont mes souliers? »

« Chérie, qu’est-ce qu’on mange? »

« Maman, j’ai un projet pour demain. »

Demain….Évidemment...

Pendant ce temps, ton cerveau essaie encore de comprendre pourquoi Hunter a léché son pupitre aujourd’hui « pour voir si ça goûtait le bois ».

 

Le grand mythe des étés de congé

Et tant qu’à parler des grands mythes populaires entourant les enseignantes… parlons du classique absolu :

« Ahhhhhh, les profs… deux mois de vacances payées l’été! »

     Cette phrase provoque chez plusieurs enseignantes le même regard vide qu’un vétéran de guerre entendant un feu d’artifice.  Parce qu’il faut le dire clairement :  les congés d’été ne sont pas un cadeau tombé du ciel dans une pluie de cahiers Canada et de licornes pédagogiques.  Les enseignantes ne reçoivent pas un salaire magique pendant qu’elles mangent des Popsicles au soleil en riant de la population active.  Leur salaire annuel est réparti sur douze mois.  Autrement dit :  elles travaillent leur salaire pendant l’année scolaire… puis elles récupèrent une partie de ce qu’elles ont déjà gagné pendant l’été.

Ce n’est pas un bonus.

Ce n’est pas une loterie pédagogique.

C’est littéralement leur argent.

   C’est un peu comme si tu déposais ton propre argent dans un compte épargne… puis quelqu’un t’accusait d’être privilégiée quand tu le retires plus tard.

     Et honnêtement?  Si les gens voyaient réellement une année scolaire complète en accéléré, plusieurs diraient probablement :  

« Vous devriez être payées en lingots d’or et en thérapie. » 

      Parce qu’entre septembre et juin, les enseignantes vivent l’équivalent émotionnel : d’un marathon, d’un centre d’appels, d’une garderie, d’un conseil de crise, d’une salle d’urgence, et d’une émission de téléréalité…tout ça avec des affiches de conjugaison au mur. 

     Alors oui, l’été arrive.  Et savez-vous ce qui se passe souvent pendant ce fameux “congé”?  Elles récupèrent.  Du sommeil accumulé depuis octobre.  Des heures familiales perdues dans les bulletins.  Le droit de finir une pensée sans être interrompues par : « Madameeeeeeeeee! »  Elles reprennent aussi doucement une identité humaine autre que : gestionnaire de comportements, distributrice de collations d’urgence, spécialiste des conflits de ballon-poire, ou réparatrice officielle d’amitiés brisées.

     Et malgré ça? Plusieurs passent encore l’été à : préparer leur classe,  acheter du matériel avec leur propre argent, suivre des formations,  planifier des activités,  réfléchir à leurs élèves,  réorganiser leurs ressources.  Parce qu’une enseignante passionnée ne décroche jamais complètement.  Même en gougounes, une partie de son cerveau prépare septembre..  Alors non…  les congés d’été ne sont pas “gratuits”.  Ils sont gagnés.  Intensément.  Émotionnellement.  Humainement.

 

Le poids invisible

Ce qu’on ne voit pas, c’est la lourdeur silencieuse. 

Les enseignantes ramènent rarement des bureaux à la maison.  Mais elles ramènent des histoires. 

L’enfant qui mange trop vite parce qu’il manque parfois de nourriture. 

La petite qui joue à la dure, mais qui pleure discrètement quand personne ne regarde. 

Le garçon qui dérange tout le monde simplement parce qu’il cherche une place où exister. 

     Les enseignantes portent des morceaux d’enfance dans leur sac à main émotionnel.  Et le soir, pendant qu’elles coupent les croûtes du sandwich de leur propre enfant, elles pensent encore à celui qui n’avait pas de lunch.  C’est ça, la fatigue des profs.  Ce n’est pas juste être fatiguée physiquement.  C’est être émotionnellement habitée par 28 petites vies. 

 

Le mari d’une enseignante mérite aussi une médaille

Parlons-en!

Le conjoint d’une enseignante expérimentée développe des compétences exceptionnelles :

  • manger un souper à 19 h 42 sans se plaindre,
  • écouter des histoires de photocopieuse en panne comme si c’était du suspense psychologique,
  • survivre à la période des bulletins sans contact visuel prolongé,
  • reconnaître les différents types de soupirs pédagogiques.

     Il apprend aussi qu’un simple : « Ça va aller mon amour »  peut provoquer des larmes après une journée de surveillance de dîner sous la pluie verglaçante.  Parce qu’une enseignante passionnée ne veut pas juste enseigner.  Elle veut "réussir" chaque enfant.  Et ça… c’est magnifique.  Mais c’est aussi épuisant.

 

Les profs ne veulent pas être des héroïnes

     C’est important de le dire.  Les enseignantes ne veulent pas des statues.  Elles ne veulent pas des tasses avec écrit « meilleure prof du monde » remplies de trois crayons effacés.  Elles veulent : du respect, du soutien, du temps, des ressources, et parfois juste… aller aux toilettes avant 15 h.

     On romantise beaucoup l’enseignement.  Le dévouement.  La vocation. Le cœur immense.  Mais une vocation sans soutien finit par s’essouffler.  Même les plus passionnées. 

 

Le pédagogue de salon

     Et puis, il y a cette catégorie bien particulière de personnes que toutes les enseignantes rencontrent un jour :  les experts pédagogiques de salon.  Ceux qui, après avoir supervisé deux devoirs de multiplication un mardi soir, sentent soudainement l’appel profond du ministère de l’Éducation.  Parce qu’aujourd’hui, enseigner est devenu l’un des rares métiers où certaines personnes pensent pouvoir expliquer ton travail… sans jamais l’avoir fait.

Personne n’entre chez un dentiste en disant :  « Moi, personnellement, je percerais la dent autrement. »

Personne ne regarde un pilote en pleine turbulence dans le ciel en criant :  « Je pense que je tournerais un peu plus à gauche. »

     Mais une enseignante?  Ah ça… tout le monde semble avoir une maîtrise imaginaire en pédagogie appliquée.  « Moi, à votre place… »  La phrase préférée des gens qui ne sont justement pas à ta place...

 

Le tribunal populaire du corridor scolaire

     Une enseignante aujourd’hui ne travaille plus seulement avec des élèves.  Elle travaille aussi avec :  des groupes Facebook de parents,  des captures d’écran sorties de contexte,  des analyses pédagogiques faites entre deux recettes à la mijoteuse,  et des critiques envoyées à 22 h 47 commençant par :  « Je ne veux pas être cette mère-là, mais… »

Spoiler alert : c’est toujours cette mère-là

Et le plus ironique?

Les mêmes personnes qui disent : « Les enseignants exagèrent. »  …abandonnent après 14 minutes d’école à la maison pendant une tempête de neige.

     On se souvient tous de cette période historique où plusieurs parents ont découvert que gérer leurs propres enfants toute la journée ressemblait moins à une publicité de céréales… et plus à une émission de survie psychologique.  Soudainement, les courriels avaient changé de ton :  « Je ne sais pas comment vous faites. »  Nous non plus, madame...  Nous non plus...

 

La grande illusion : l’enseignante sans émotion

     Ce qui est fascinant, c’est qu’on demande souvent aux enseignantes d’être : douces, patientes, parfaites, organisées, disponibles, humaines…  Mais sans jamais avoir le droit d’être blessées.  Comme si porter un titre effaçait automatiquement le cœur humain derrière.

     Une critique lancée rapidement dans un stationnement d’école peut suivre une enseignante toute une soirée.  Parce que contrairement à ce que certains pensent, les profs ne deviennent pas insensibles après cinq ans d’ancienneté.  Au contraire.  Plus elles aiment leur métier, plus certaines critiques frappent fort.  Surtout celles qui réduisent leur travail à :  « Elle ne fait pas grand-chose. »

Pas grand-chose?

     Cette femme a probablement : calmé une crise d’anxiété à 9 h, trouvé des bottes de secours à un enfant, empêché un conflit, adapté un travail pour trois niveaux différents, essuyé des larmes discrètement, enseigné malgré son propre épuisement, puis souri au départ des élèves.

Mais oui… elle a oublié de signer l’agenda mercredi. Clairement un échec professionnel national. ZUT de ZUT !

 

Derrière chaque enseignante fatiguée…

   …il y a souvent une femme qui doute silencieusement d’elle-même à cause du regard constant des autres.  Parce que l’enseignement est devenu un métier étrange où plus tu t’investis, plus certaines personnes pensent avoir accès à toi.

À ton temps.

À ta santé mentale.

À ta vie personnelle.

À ta compétence.

Comme si être enseignante voulait dire devoir accepter d’être constamment évaluée par tout le monde sauf ceux qui vivent réellement le métier.

 

Et pourtant…

   Le lendemain matin, elle sera encore là. Avec ses affiches un peu croches.  Son café réchauffé trois fois.  Ses yeux fatigués.  Et son immense cœur.  Parce qu’au fond, malgré le bruit, malgré les critiques, malgré les gens qui pensent connaître son travail mieux qu’elle…  Il reste toujours un enfant qui a besoin qu’on croit en lui.  Et ça, les vraies enseignantes passionnées ne savent pas l’abandonner.

La Délicatement Fatiguée

 

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