26 ans d’enseignement.
Vingt-six ans à préparer des activités, corriger des travaux, remplir des PEI, adapter des évaluations, chercher des stratégies, faire des suivis, participer à des rencontres et me demander régulièrement :
« Mais pourquoi est-ce qu’il fait ça? »
Et après 26 ans, j’ai compris quelque chose.
Je pensais être là pour leur apprendre.
En réalité, mes élèves m’apprennent énormément de choses.
Surtout mes adolescents.
Ceux qui arrivent le matin avec leur capuchon sur la tête, leurs écouteurs dans les oreilles, leur énergie à -12 % et une expression faciale qui dit clairement :
« Madame, je suis ici physiquement, mais mon cerveau a décidé de rester au lit. »
Et je ne parle même pas de ceux qui ont des difficultés d’apprentissage ou des défis comportementaux.
Avec eux, j’ai appris que l’enseignement ne se résume pas à transmettre des connaissances.
Parfois, il faut transmettre de la patience.
De la confiance.
De l’humour.
Et, occasionnellement, apprendre à respirer profondément avant de répondre.
Très profondément.
Ils m’apprennent que le comportement n’est pas toujours ce qu’il semble être
Pendant longtemps, on pourrait être tenté de voir un élève qui dérange, qui refuse de travailler, qui argumente ou qui provoque comme un élève qui ne veut pas.
Avec le temps, j’ai appris à me demander :
« Et s’il ne pouvait simplement pas? »
Et cette petite question change beaucoup de choses.
Un élève qui refuse peut être dépassé.
Celui qui dérange peut chercher de l’attention.
Celui qui fait rire les autres peut cacher une grande insécurité.
Celui qui dit « Je m’en fous » est parfois celui à qui ça tient le plus à cœur.
Et celui qui me répond :
« Madame, j’ai pas besoin d’aide. »
est souvent celui qui aurait besoin que je reste à côté de lui encore cinq minutes.
Évidemment, je n’ai pas développé de pouvoirs psychiques.
Je suis enseignante.
Je dois donc continuer à deviner avec des indices aussi subtils que :
« Madame, j’haïs ça. »
Traduction professionnelle :
« Je trouve cette tâche difficile et je ne sais pas comment commencer. »
Ils m’apprennent que le cerveau adolescent est… particulier
J’adore mes adolescents.
Mais soyons honnêtes.
Le cerveau adolescent est une merveille de la nature.
Il peut retenir les paroles d’une chanson entendue trois secondes sur TikTok, le nom d’un joueur de hockey obscur et une conversation qui s’est déroulée il y a quatre ans.
Mais quand je demande :
« Peux-tu sortir ton cahier? »
Silence.
Regard vide.
Recherche intérieure.
« Quel cahier? »
Le cahier qu’il utilise tous les jours depuis septembre.
Je répète.
Il regarde son voisin.
Son voisin regarde son sac.
Le sac regarde l’élève.
Et personne ne sait où est le cahier.
J’ai appris à ne plus prendre ça personnellement.
J’ai aussi appris que dire :
« Sortez une feuille. »
est une consigne beaucoup plus complexe qu’on pourrait le croire.
Ils m’apprennent que la victoire peut être minuscule
Un élève qui réussit habituellement à travailler pendant trois minutes réussit à travailler pendant huit minutes?
Victoire.
Un élève qui demande de l’aide au lieu de lancer son crayon?
Victoire.
Un élève qui accepte de recommencer?
Victoire.
Un élève qui entre dans mon local et me dit :
« Madame, aujourd’hui je vais essayer. »
Même s’il ne réussit pas?
Énorme victoire.
Parce qu'avec certains élèves, le progrès ne se mesure pas nécessairement en notes.
Il se mesure en petits pas.
Parfois, tellement petits que personne d’autre ne les remarque.
Mais moi, je les vois.
Et je les célèbre.
Bon… parfois intérieurement, parce que si je me mets à applaudir chaque petite victoire, mes élèves vont finir par demander pourquoi je suis aussi intense.
Ils m’apprennent à rire
Et ça, ils sont particulièrement bons là-dedans.
Les adolescents ont un talent extraordinaire pour dire les choses au moment où on s’y attend le moins.
Une journée peut être difficile.
Un élève peut avoir refusé de travailler.
Un autre peut avoir testé les limites.
Un troisième peut avoir décidé que les règles étaient davantage des suggestions.
Et puis, quelqu’un sort une phrase complètement absurde.
Tout le monde rit.
Moi aussi.
Et pendant quelques secondes, tout devient plus léger.
Parce qu’au fond, l’école n’est pas seulement un endroit où on apprend les fractions, les textes argumentatifs ou les réactions chimiques.
C’est aussi un endroit où on apprend à vivre avec les autres.
À se tromper.
À recommencer.
À s’excuser.
À rire.
Et parfois… à survivre un lundi matin.
Ils m’apprennent que je ne peux pas sauver tout le monde
C’est probablement l’une des choses les plus difficiles à accepter comme enseignante.
On voudrait aider chaque élève.
Trouver LA bonne stratégie.
LA bonne intervention.
LA phrase qui va tout changer.
Mais parfois, malgré toutes nos adaptations, toutes nos discussions, tous nos suivis et toute notre bonne volonté…
ça ne fonctionne pas.
Et ce n’est pas nécessairement un échec.
Parce que notre travail n’est pas toujours de régler le problème.
Parfois, notre travail est simplement de rester là.
De continuer à croire en l’élève alors que lui-même n’y croit plus beaucoup.
De lui offrir une autre chance.
Puis une autre.
Et une autre.
Sans lui faire sentir qu’il est son problème.
Ils m’apprennent aussi l’humilité
Parce qu’un adolescent peut me rappeler en trois secondes que je ne contrôle absolument rien.
Je peux avoir préparé une activité extraordinaire.
Une activité dynamique.
Différenciée.
Alignée sur le curriculum.
Avec objectifs, critères de réussite, supports visuels et adaptations.
Je suis fière.
Je suis prête.
Et un élève lève la main :
« Madame, c’est plate. »
Voilà.
Merci pour cette rétroaction constructive.
Je vais l’ajouter à mon plan d’amélioration professionnel.
Finalement, ils m’apprennent pourquoi je fais ce métier
Après toutes ces années, je pourrais facilement me concentrer sur les difficultés.
Les comportements.
Les défis.
Les dossiers.
Les rencontres.
Les adaptations.
La paperasse.
Oh… la paperasse.
Mais mes élèves me rappellent régulièrement pourquoi je suis encore là.
Parce qu’un jour, un jeune qui avait énormément de difficulté vient me voir et me dit :
« Madame, je pensais pas être capable. Mais je l’ai fait. »
Et là, tout le reste disparaît.
Le PEI.
La paperasse.
Les comportements.
Le chaos.
Même le cahier perdu.
Pendant quelques secondes, il ne reste qu’une chose :
un jeune qui vient de découvrir qu’il est capable de quelque chose qu’il croyait impossible.
Et moi, je me dis que finalement…
j’apprends peut-être autant d’eux qu’ils apprennent de moi.
Alors oui, mes élèves m’apprennent la patience.
La créativité.
La souplesse.
L’humilité.
L’écoute.
La résilience.
Et surtout…
Ils m’apprennent qu’en éducation, le chemin vers la réussite n’est presque jamais une ligne droite.
Il ressemble davantage à une route de campagne.
Avec des détours.
Des nids-de-poule.
Quelques demi-tours.
Des arrêts imprévus.
Et parfois, quelqu’un qui demande :
« Madame… on fait quoi? »
Et je réponds :
« On recommence. Ensemble. »
Parce qu’au fond, c’est peut-être ça, être enseignante.
Ne pas avoir toutes les réponses.
Mais être là pour chercher avec eux.
Et apprendre, au passage, quelques petites leçons de vie que je n’avais certainement pas prévues dans mon plan de cours.
La Délicatement Fatiguée
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