Septembre.
Le mois où les élèves retrouvent leurs amis, les enseignants retrouvent leur classe… et où l’enseignante ressource se demande sérieusement si elle a déjà vécu cette journée-là ou si elle est coincée dans une boucle temporelle.
Être enseignante ressource au mois de septembre, c’est un peu comme être enseignante, détective, secrétaire, psychologue, coordonnatrice, technicienne informatique, médiatrice, traductrice, organisatrice d’événements et parfois même agente de circulation.
Le tout avec un café devenu froid quelque part sur ton bureau.
8 h 15: Le café est chaud. Profitons-en.
Tu arrives avec ton café.
Tu as un plan.
Tu as même une liste de choses à faire.
Tu ouvres ton ordinateur.
Premier courriel.
« Bonjour Madame, j’aurais une petite question concernant le PEI de mon enfant… »
Petite question.
Bien sûr.
Tu souris.
Tu réponds.
Deuxième courriel.
« Bonjour, je me demandais si… »
Tu réponds.
Troisième courriel.
Une pièce jointe de 14 pages.
Tu prends une gorgée de café.
Il est maintenant froid.
8 h 32: Les enseignants commencent à arriver.
« Heille, est-ce que tu peux venir me voir deux minutes? »
Deux minutes.
Cette expression devrait être interdite dans le milieu scolaire.
Parce qu’une « petite question de deux minutes » peut facilement devenir :
- une discussion sur une adaptation;
- une consultation du PEI;
- une réflexion sur une stratégie;
- une question sur une modification;
une recherche dans ASPEN; - une impression;
une photocopie; - une rencontre avec un élève;
et, quelque part entre les deux, un autre courriel qui vient d’arriver.
Mais tu y vas.
Parce que tu es l’enseignante ressource.
9 h 17 : « Hey toi, j’ai une question… »
Bien sûr que tu as une question.
Tu es l’enseignante ressource.
Les questions te trouvent.
Elles ont probablement ton adresse dans leurs contacts favoris.
« Est-ce qu’on peut faire ça avec lui? »
« Est-ce que cette adaptation s’applique dans tous les cours? »
« Est-ce qu’il faut modifier l’attente? »
« Est-ce que je peux lui lire la consigne? »
« Est-ce que je peux réduire le nombre de questions? »
« Est-ce que le Chromebook est prêt? »
« Est-ce que Lexibar fonctionne? »
« Est-ce qu’il peut aller au local 203? »
« Est-ce qu’on doit noter ça dans le PEI? »
Et toi, tu réponds.
Avec ton plus beau sourire professionnel.
Même si, intérieurement, ton cerveau fait :
« CHARGEMENT… 14 % »
10 h 06 : Le téléphone sonne.
Un parent.
Une question.
Tu prends le temps d’écouter.
Parce que derrière chaque courriel, chaque appel et chaque question, il y a un parent qui veut simplement comprendre comment aider son enfant.
Alors tu expliques.
Tu rassures.
Tu précises.
Tu reformules.
Tu cherches l’information.
Tu notes quelque chose.
Tu promets de revenir avec une réponse.
Et tu raccroches.
Nouveau courriel.
Évidemment.
11 h 23 : Le PEI.
Ah… le fameux PEI.
En septembre, le PEI est un peu comme une plante qu’on aurait oubliée sur un rebord de fenêtre pendant trois mois.
Il faut le retrouver.
Le lire.
Le comprendre.
Le mettre à jour.
Vérifier les adaptations.
Lire les rapports.
Regarder les recommandations.
Parler aux enseignants.
Parler à l’élève.
Parler aux parents.
Et ensuite essayer de faire entrer tout ça dans un document qui doit être clair, précis, pertinent et surtout… utile.
Parce qu’un PEI, ce n’est pas simplement un document à remplir.
C’est le mode d’emploi personnalisé d’un élève.
Et parfois, le mode d’emploi fait 27 pages.
12 h 45 : Le dîner.
Ah! Le dîner.
Ce moment sacré où les humains normaux mangent.
Pas toi.
Toi, tu manges à ton bureau.
Une bouchée.
Un courriel.
Une bouchée.
Une question d’un enseignant.
Une bouchée.
Un parent qui répond à ton courriel de 8 h 15.
Une bouchée.
Un élève qui vient te voir.
Tu regardes ton sandwich.
Il te regarde.
Vous savez tous les deux que vous ne terminerez probablement pas ensemble.
Tu prends une autre bouchée.
« Madame, est-ce que tu as une minute? »
Non.
Mais oui.
Toujours oui.
13 h 47: Tu réalises que tu n’as pas fini de manger.
Ton sandwich est maintenant à température ambiante.
Ton café est définitivement froid.
Mais tu as réglé trois problèmes.
Donc…
victoire.
14 h 15 : L’élève.
C’est souvent là que tu te rappelles pourquoi tu fais tout ça.
Tu t’assois avec un élève.
Tu jases.
Tu écoutes.
Tu poses des questions.
« Qu’est-ce qui t’aiderait? »
« Qu’est-ce qui est difficile pour toi? »
« Qu’est-ce que tu aimerais que tes enseignants comprennent? »
Et parfois, une phrase toute simple te donne plus d’informations que trois rapports de spécialistes.
Parce que l’élève est la personne qui connaît le mieux sa propre réalité.
Alors tu écoutes.
Et tu prends des notes.
14 h 45 : Encore un courriel.
« Bonjour, je voulais simplement vérifier… »
Simplement.
Ce mot est dangereux.
Il annonce rarement quelque chose de simple.
Tu réponds.
Puis tu réponds à un autre.
Puis à un autre.
Puis tu réalises que tu as maintenant 17 onglets ouverts.
Et aucun ne contient ce que tu étais venue faire initialement.
15 h 12 : Fin de la journée?
Hahahaha!
Non.
C’est mignon de penser ça.
Il faut encore :
- préparer les rencontres;
- compléter les PEI;
- répondre aux parents;
- répondre aux enseignants;
- faire des suivis;
- organiser les évaluations;
- vérifier les adaptations;
préparer du matériel; - trouver un casque d’écoute;
- chercher un portable d'élève;
- imprimer quelque chose;
- retrouver quelqu’un;
- et essayer de comprendre pourquoi l’imprimante refuse soudainement de fonctionner.
16 h 30 : Tu regardes ta liste de tâches.
Elle contient maintenant plus de choses qu’à 8 h 15.
Tu réfléchis.
Tu prends une gorgée de café.
Ah non.
Il n’y a plus de café.
16 h 51 : Tu pars.
Enfin.
Tu marches vers la porte.
Ton cerveau commence déjà à faire la liste du lendemain.
« Il faut que je parle à… »
« Il faut que je vérifie… »
« Il faut que je réponde à… »
Tu retournes chercher quelque chose dans ton local.
Tu ne sais plus pourquoi.
Tu ressors.
Tu verrouilles.
Tu fais trois pas.
Tu retournes vérifier si tu as bien verrouillé.
Septembre, être enseignante ressource, c’est ça.
C’est courir après le temps tout en essayant d’en donner aux autres.
C’est jongler avec les besoins de dizaines d’élèves.
C’est apprendre à connaître de nouvelles personnalités.
C’est écouter les parents.
C’est rassurer.
C’est expliquer.
C’est collaborer.
C’est lire des rapports pendant que ton téléphone sonne.
C’est manger froid.
C’est boire du café froid.
C’est parfois aller aux toilettes en se demandant si quelqu’un va venir te chercher pendant ces 47 secondes de solitude absolue.
Mais surtout…
C’est être là.
Là pour l’élève qui ne sait pas encore comment demander de l’aide.
Là pour l’enseignant qui cherche une façon différente d’expliquer.
Là pour le parent qui veut simplement savoir si son enfant va être compris.
Là pour celui qui a besoin qu’on ralentisse.
Pour celui qui a besoin qu’on recommence.
Pour celui qui a besoin qu’on croie en lui.
Et ça, malgré les courriels, les PEI, les réunions, les adaptations, les cafés froids et les sandwichs abandonnés…
c’est probablement la plus belle partie du métier.
Mais demain matin…
Je vais quand même essayer de finir mon café chaud.
Promis.
La Délicatement Fatiguée
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