Il y a des phrases qu’on comprend trop tard. Sur le coup, elles ont l’air ordinaires. Des phrases de parents. Des phrases qu’on entend entre deux obligations, entre un horaire chargé pis un “j’ai pas le temps”.
La dernière journée passée avec mon père avant son décès, il m’avait regardée avec ce calme-là que seuls les gens fatigués de la vie ont parfois.
Il m’avait dit:
“Tu travailles trop. Apprends à vivre un peu. La vie, ça passe vite.”
J’avais souri. Le genre de sourire automatique qu’on fait quand on pense que l’autre exagère.
Dans ma tête, travailler fort, c’était être responsable.
Être utile.
Être bonne.
Être quelqu’un.
Je n’avais pas compris qu’on peut devenir tellement occupé à faire sa vie… qu’on oublie de la vivre. C’est seulement après son décès que sa phrase est revenue me frapper en pleine face.
Dans le silence.
Dans une maison enfin calme.
Dans un jeudi soir où je ne savais même plus quoi faire avec du temps libre.
Parce qu’à un moment donné, le travail devient toi.
Pas juste ce que tu fais.
Ce que tu ES.
Tu ne réponds plus:
“Je suis moi.”
Tu réponds:
“Je suis fatiguée.”
Ton identité finit par tenir dans:
- des horaires,
- des listes,
- des suivis,
- des courriels,
- des “je vais m’en occuper.”
Et le pire?
Le monde finit par te féliciter pour ça.
“T’es donc bonne.”
“Je sais pas comment tu fais.”
“T’arrêtes jamais.”
Non. Justement. Tu n’arrêtes jamais.
Quand les enfants sont petits, tu te convaincs que c’est normal. Tu cours partout parce qu’ils ont besoin de toi. Pis ils ont BESOIN de toi pour vrai.
Pour les lunchs.
Les devoirs.
Les bas de soccer disparus mystérieusement chaque semaine.
Les crises existentielles parce qu’il y a “trop de sauce” sur les pâtes.
Tu deviens la mémoire vivante de toute la famille. Personne ne sait où sont les choses sauf toi.
Un jour, ma fille m’a appelée sur son cellulaire…
…pendant que j’étais dans l’épicerie.
Pour me demander où était son chargeur.
À la maison.
Je suis restée silencieuse quelques secondes.
Pis j’ai répondu pareil.
Parce qu’à ce stade-là, j’étais devenue un service à la clientèle ouvert 24h sur 24.
Et tranquillement, le travail embarque là-dedans lui aussi.. Tu deviens performante dans le chaos. Tu réponds à des messages en faisant cuire le souper. Tu règles des problèmes en pliant des serviettes. Tu penses à demain avant même d’avoir terminé aujourd’hui. Tu te couches fatiguée…
mais incapable d’arrêter de penser. Parce que quand on vit trop longtemps dans le “go go go”… le calme devient presque inconfortable.
Et puis les enfants grandissent. Ils partent. La maison devient plus silencieuse. Tu pensais rêver à ça depuis des années. Mais quand ça arrive vraiment… ça fait bizarre.
Un soir, j’ai réalisé que personne ne me demandait rien.
Pas de lunch.
Pas de transport.
Pas de “Maman, où est mon chandail noir?”
Pis au lieu de relaxer comme une femme équilibrée… j’ai commencé à nettoyer le garde-manger. À 21h30. Parce qu’après des années à courir, rester assise me donnait presque l’impression d’oublier quelque chose.
Même dans le couple, on finit parfois par fonctionner en mode automatique. Ton conjoint te reprend sur une petite affaire insignifiante. La façon de plier une couverture. Le chemin à prendre. La “bonne” manière de ranger le lave-vaisselle. Avant, tu argumentais. Maintenant? Tu réponds:
“Ok mon chéri.” Pas parce qu’il a raison. Parce que t’es rendue trop fatiguée pour débattre de la géographie exacte d’un plat Tupperware.
Je pense que plusieurs femmes arrivent à un moment étrange de leur vie. Les enfants ont grandi. Le travail ralentit un peu. Les responsabilités changent. Pis là, une question apparaît tranquillement:
“Moi… j’aime quoi déjà?”
Pas ce qui est utile.
Pas ce qui aide les autres.
Pas ce qui règle des problèmes.
Toi.
Qu’est-ce qui te fait rire?
Respirer?
Te sentir vivante?
Et c’est fou comme la réponse ne vient pas toujours vite. Parce qu’on s’est tellement habituées à être nécessaires… qu’on a oublié comment simplement exister.
Aujourd’hui, je repense souvent à mon père. À cette phrase que je trouvais banale.
“La vie, ça passe vite.”
Quand on est jeune, on pense que ça veut juste dire que les années passent vite. Mais non.
Ça veut aussi dire:
- que les enfants deviennent grands pendant qu’on répond à des courriels,
- que les parents vieillissent pendant qu’on remet tout à plus tard,
- que les journées se remplissent tellement… qu’il ne reste parfois plus de place pour soi.
Et un jour, sans avertissement, tu réalises que le temps ne ralentit pas pour attendre qu’on commence enfin à vivre un peu.
Alors maintenant, j’essaie. Pas parfaitement. Mais j’essaie:
- de boire mon café chaud avant qu’il devienne froid,
- de dire non sans me sentir coupable,
- de m’asseoir sans devoir “mériter” une pause,
- de rire quand la vie est absurde,
- d'écrire ce blog, car j'adore les mots.
Pis surtout… d’apprendre tranquillement à redevenir une personne,
pas juste une fonction.
La Délicatement Fatiguée
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