Quand la violence devient normale : et si le problème commençait bien avant la cour d'école?

Publié le 16 juin 2026 à 06 h 35

Il y a quelques semaines, j'ai assisté à une scène qui m'a profondément troublée.

Deux enfants se disputaient. Rien d'exceptionnel jusque-là. Les conflits font partie de l'enfance. Mais ce qui m'a frappée, ce n'est pas le conflit lui-même. C'est la réaction des adultes autour.

L'un des enfants a poussé l'autre avec suffisamment de force pour le faire tomber au sol. Quelques adultes ont regardé. Certains ont souri nerveusement. D'autres ont haussé les épaules.

« Ce sont des enfants. »

« Ça arrive. »

« Ils vont régler ça entre eux. »

Personne n'a semblé choqué.

Et c'est précisément ce qui m'a choquée.

À quel moment avons-nous cessé d'être choqués par la violence?

Une société qui s'habitue à l'inacceptable

Chaque jour, nous sommes exposés à des images de violence. Dans les médias. Dans les jeux vidéo. Dans les films. Sur les réseaux sociaux. Dans les commentaires en ligne.

Nous assistons à des insultes publiques, des menaces, des humiliations et des agressions verbales comme si elles faisaient désormais partie du paysage.

Petit à petit, notre seuil de tolérance augmente.

Ce qui nous scandalisait hier nous semble aujourd'hui presque banal.

La violence ne commence pourtant pas dans les rues.

Elle commence souvent beaucoup plus près.

À la maison.

Les premières leçons

Les enfants apprennent bien avant qu'on leur enseigne.

Ils observent.

Ils absorbent.

Ils reproduisent.

Lorsqu'un enfant voit un adulte crier pour obtenir ce qu'il veut, il apprend que le rapport de force fonctionne.

Lorsqu'il assiste à des insultes, à du mépris ou à des menaces, il apprend que ces comportements font partie des relations humaines.

Lorsqu'il voit des conflits se régler par l'intimidation plutôt que par le dialogue, il retient une leçon puissante :

La domination est efficace.

Bien sûr, la majorité des parents font de leur mieux. Élever un enfant est probablement l'une des tâches les plus exigeantes qui soient.

Mais il serait naïf de croire que les enfants arrivent à l'école comme des pages blanches.

Ils arrivent avec des modèles.

De bons modèles.

Et parfois de moins bons.

L'école : miroir de la société

Pendant longtemps, l'école était perçue comme un lieu où l'on apprenait à vivre ensemble.

Aujourd'hui, plusieurs membres du personnel scolaire ont l'impression d'agir davantage comme des intervenants de crise.

Insultes.

Menaces.

Agressions physiques.

Jets d'objets.

Dégradation du matériel.

Conflits constants.

Ce qui était autrefois considéré comme exceptionnel devient parfois quotidien.

La question mérite d'être posée :

L'école est-elle devenue plus violente?

Ou reflète-t-elle simplement une société plus tolérante envers la violence?

La discipline progressive : une solution nécessaire, mais parfois mal comprise

Au cours des dernières années, les écoles ont adopté des approches basées sur la discipline progressive.

L'objectif est noble.

Au lieu de punir automatiquement, on cherche à comprendre.

Au lieu d'exclure, on tente d'éduquer.

Au lieu de condamner l'élève, on travaille à modifier le comportement.

Je crois profondément à ces principes.

Les enfants ont besoin d'accompagnement.

Ils ont besoin d'apprendre.

Ils ont besoin qu'on leur montre comment faire mieux.

Mais voici les questions inconfortables :

Que se passe-t-il lorsque la conséquence devient presque invisible?

Que se passe-t-il lorsque les autres élèves constatent qu'une agression entraîne peu de répercussions apparentes?

Que se passe-t-il lorsque les victimes ont l'impression que leurs souffrances passent au second plan?

La discipline progressive n'a jamais eu pour objectif de faire disparaître la responsabilisation.

Pourtant, dans certains milieux, c'est parfois la perception qui s'installe.

Et cette perception est dangereuse.

Comprendre n'est pas excuser

L'une des plus grandes confusions de notre époque consiste à croire que comprendre un comportement signifie le justifier.

Un enfant peut avoir vécu des traumatismes.

Un adolescent peut vivre des difficultés importantes.

Une personne peut souffrir.

Tout cela mérite compassion et soutien.

Mais aucune souffrance ne transforme automatiquement un geste violent en geste acceptable.

Comprendre le pourquoi n'efface pas le devoir d'intervenir.

Comprendre n'annule pas la responsabilité.

Comprendre n'efface pas l'impact sur les victimes.

Le message que nous envoyons

Chaque fois qu'un geste violent est minimisé, un message est transmis.

À l'auteur du geste : « Ce n'est pas si grave. »

À la victime : « Tu devras t'adapter. »

Aux témoins : « C'est normal. »

Et c'est peut-être là le plus grand danger.

La normalisation.

Parce qu'une société ne bascule pas soudainement dans la violence.

Elle s'y habitue lentement.

Très lentement.

Jusqu'à ce que ce qui était autrefois impensable devienne ordinaire.

Retrouver notre capacité d'être indignés

Je ne crois pas que les enfants soient plus mauvais qu'avant.

Je ne crois pas que les familles soient moins aimantes.

Je ne crois pas que les écoles aient abandonné leur mission.

Mais je crois que nous sommes collectivement en train de perdre quelque chose de précieux :

Notre capacité à nous indigner.

Nous avons tellement peur d'être sévères que nous oublions parfois d'être fermes.

Nous avons tellement peur de juger que nous hésitons à nommer les comportements.

Nous avons tellement peur d'exclure que nous oublions parfois de protéger.

La bienveillance est essentielle.

L'empathie est indispensable.

La compréhension est nécessaire.

Mais aucune de ces valeurs ne devrait exiger que nous acceptions l'inacceptable.

Car une société véritablement bienveillante n'est pas celle qui excuse la violence.

C'est celle qui refuse de la banaliser.

Et si nous voulons bâtir des écoles plus sécuritaires, plus humaines et plus respectueuses, nous devrons peut-être commencer par regarder honnêtement ce qui se passe avant même que les enfants franchissent les portes de l'école.

Parce que la violence ne naît pas dans la cour de récréation.

Elle y arrive déjà éduquée.

 

La Délicatement Fatiguée

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