La société romantise l’épuisement

Publié le 13 mai 2026 à 05 h 14

Il fut une époque où être fatigué voulait dire qu’on avait probablement aidé quelqu’un à déménager, labouré un champ ou survécu à trois enfants en bas âge pendant une tempête de verglas. Aujourd’hui, être épuisé est devenu… une personnalité.

On ne demande plus :

« Comment vas-tu? »

On demande :

« T’es débordé toi aussi? »

Et attention… la bonne réponse sociale n’est surtout pas :

 « Non, ça va bien, j’ai dormi huit heures et j’ai pris un café tranquille ce matin. » 

Non. Ça, c’est presque provocateur. Suspect. Anti-social.  Aujourd’hui, pour être crédible, il faut être fatigué. Très fatigué.  Il faut répondre quelque chose comme :

 « Haha… je survis. » 

« Je suis à deux courriels d’une crise existentielle. »

« J’ai oublié mon mot de passe… et probablement mon identité aussi. »

Et tout le monde rit.  Parce qu’on comprend.  Parce qu’on vit tous dans cette étrange compétition olympique de l’épuisement où le trophée semble être un burnout avec une tasse Stanley.  

La société moderne a réussi un exploit fascinant : transformer la surcharge mentale en signe de valeur personnelle.  Tu cours partout? Bravo.  Tu réponds à des messages à 23h42? Quelle dévotion.  Tu manges debout dans une cuisine en regardant ton agenda comme un agent du FBI? Quelle ambition.

Le repos, lui, est devenu suspect.  Si tu prends une pause, on te regarde comme si tu venais d’annoncer que tu allais élever des chèvres dans une forêt et fabriquer ton propre savon.

On glorifie les gens occupés comme autrefois on glorifiait les héros de guerre.  Sauf qu’aujourd’hui, les cicatrices sont invisibles : migraines, anxiété, brouillard mental, irritabilité, fatigue chronique.  Même nos conversations ressemblent à des concours de surcharge :

« J’ai dormi quatre heures. »

« Ah oui? Moi trois. »

« J’ai même oublié dans quel jour on est. »  

« Amateur. »

Le pire?  On finit par croire que souffrir est normal.

Les chercheurs parlent pourtant du problème depuis des années. Selon Statistique Canada  , plus de 4,1 millions de travailleurs canadiens ont déclaré vivre un niveau élevé ou très élevé de stress lié au travail. Parmi les principales causes : la surcharge de travail et la difficulté à équilibrer vie professionnelle et vie personnelle.  Et ça ne touche pas seulement certains domaines “ultra performants”. Non. Ça s’étend partout : écoles, hôpitaux, bureaux, commerces, travail à distance, travail hybride… même les gens qui vendent des chandelles artisanales sur Etsy semblent au bord de l’effondrement.

La psychologue Christina Maslach, l’une des plus grandes spécialistes du burnout, répète depuis longtemps que l’épuisement professionnel n’est pas simplement un problème individuel. Ce n’est pas juste quelqu’un qui “gère mal son stress”. C’est souvent le résultat d’un système où les demandes dépassent constamment les ressources humaines.

Mais culturellement, on adore individualiser le problème.

On dit aux gens : 

« Fais du yoga. »

« Respire. »

« Bois plus d’eau. »

« Essaie la méditation pleine conscience. »

Comme si Karine allait guérir son épuisement chronique grâce à une chandelle eucalyptus-vanille et une application de respiration à 14,99$ par mois.

Parfois, le problème n’est pas que les gens ne méditent pas assez.  Parfois, le problème, c’est qu’on demande à des humains de fonctionner comme des imprimantes multifonctions branchées sur le mode “urgence” depuis 2019.

Et les réseaux sociaux n’aident pas.  On voit des vidéos de gens qui se lèvent à 4h52 du matin pour : 

  • courir 12 kilomètres,
  • boire un smoothie vert radioactif,
  • lire un livre sur la productivité,
  • lancer deux entreprises,
  • apprendre le mandarin,
  • faire du Pilates,
  • répondre à 74 courriels

...avant même que toi tu aies retrouvé ton chargeur de téléphone. Alors les gens culpabilisent de simplement être humains.

On vit dans une époque étrange où l’on célèbre davantage la productivité que la présence.  On admire les horaires remplis plus que les gens équilibrés.
On confond souvent performance et valeur humaine.  Pourtant, le corps finit toujours par envoyer la facture.

Des recherches canadiennes en santé psychologique au travail montrent que le burnout coûte des milliards chaque année en absentéisme, roulement de personnel et problèmes de santé mentale. Certaines études estiment qu’entre 39 % et 47 % des travailleurs canadiens se sentent épuisés professionnellement.

Et honnêtement… ce n’est pas surprenant.  Nous sommes devenus une société qui applaudit les gens qui s’oublient eux-mêmes.  On félicite celui qui “donne tout”.  Celui qui ne prend jamais de pause.  Celui qui répond toujours présent.  Celui qui “tient le fort”.  Jusqu’au moment où cette personne craque.  Et là, soudainement, tout le monde dit :

« Ouf… il aurait dû prendre soin de lui. »

Comme si c’était uniquement sa responsabilité.

Peut-être qu’on devrait arrêter de voir le repos comme une faiblesse morale.  Peut-être qu’être constamment épuisé n’est pas une preuve de réussite.
Peut-être qu’une vie équilibrée est plus impressionnante qu’un agenda qui ressemble à une scène de crime.  Parce qu’au fond, une société qui admire l’épuisement finit par produire des gens fatigués de vivre au lieu de simplement vivre.  Et ça… ce n’est pas du succès.  C’est juste une civilisation entière qui fonctionne avec 3 % de batterie et qui refuse obstinément de chercher son chargeur.

La Délicatement Fatiguée

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.