Ce matin-là, coincée entre un feu rouge interminable et un conducteur qui semblait faire une introspection existentielle au lieu d’avancer, j’ai eu une grande pensée. Une de celles qui arrivent sans prévenir, entre deux gorgées de café tiède :« Mais à quel moment, exactement, sommes-nous devenus “moins importants”? »
Oui oui. Nous. Les enseignantes et enseignants. Ceux qui savent où sont passées toutes les gommes de la classe (mystère jamais élucidé), qui traduisent des émotions en mots, et qui peuvent détecter un “j’ai mal au ventre” stratégique à 9h12 un lundi matin.
Et là, comme si l’univers avait décidé d’en rajouter une couche, voilà que Fred Pellerin se met à chanter “Il faut que tu saches”. Rien de moins. Une chanson douce, poétique… et légèrement dangereuse pour toute personne déjà en mode réflexion existentielle avant 8h.
Et puis cette phrase, qui frappe plus fort qu’un élève qui découvre qu’il y a un test surprise :"Que l’important, c’tait pas d’savoir…” Pardon? Pas de savoir ?Nous qui passons nos journées à expliquer la différence entre “a” et “à”, entre “ses” et “ces”… on fait quoi avec ça, nous?
Quand enseigner devient un sport extrême
Soyons honnêtes. Aujourd’hui, enseigner, ce n’est plus un métier. C’est une discipline olympique :Gestion de classe niveau ninja… Intervention psychosociale improvisée… Animation digne d’un spectacle de variétés… Et, dans nos temps libres (haha), un peu d’enseignement… Ajoutons à cela : Des attentes toujours plus élevées… Une reconnaissance parfois… disons… timide… Et un salaire qui ne rivalise pas exactement avec celui d’un influenceur qui teste des yogourts sur Internet…
Et là, on se demande pourquoi les jeunes hésitent à choisir cette “belle profession”. Pourquoi les jeunes disent “euh… non merci” Soyons francs, si on vendait l’enseignement comme un produit, la publicité ressemblerait à ça :
“Viens vivre une aventure où tu seras à la fois éducateur, psychologue,
parent de substitution, animateur et gestionnaire de crise…
le tout pour un salaire raisonnable et une reconnaissance variable!
Inscris-toi dès maintenant!”
Étonnamment… ça ne se bouscule pas aux portes.
Les jeunes voient : La fatigue dans nos yeux en juin (et en octobre… et en février…) Les piles de corrections qui se reproduisent plus vite que des lapins
Les défis grandissants avec peu de ressources Et ils se disent : “Je pense que je vais… explorer d’autres options.”
Et pourtant… Malgré tout ça. Malgré les journées trop longues et les cafés trop courts… Il y a ces moments. Quand un élève comprend enfin quelque chose et te regarde comme si tu venais d’inventer l’électricité. Quand un jeune revient te voir des années plus tard pour te dire : “Vous avez fait une différence”. Quand tu réalises que tu as semé quelque chose… même si tu ne verras jamais la récolte.
Et là, la phrase de la chanson revient, mais autrement :
“Que l’important, c’tait pas d’savoir…”
Peut-être que l’important, ce n’est pas seulement le contenu. Peut-être que c’est d’apprendre à chercher. À douter. À réfléchir. À être humain, finalement.
Redorer notre blason (sans cape ni superpouvoir… quoique)
Alors, comment redonner à l’enseignement la place qu’il mérite? Peut-être pas avec de grandes réformes spectaculaires (même si ça aiderait… disons-le).
Mais aussi avec des petits gestes : En valorisant ce qu’on fait, entre nous, sans attendre toujours l’approbation extérieure. En racontant nos histoires (oui, même celles du jupon qui s’envole… ça compte ). En montrant aux jeunes que ce métier-là, c’est du vrai. Du vivant. Du marquant. Et surtout… en continuant d’y croire. Même quand c’est brouillon. Même quand c’est imparfait.
Pour ceux qui viendront après nous
Parce qu’au fond, enseigner, c’est ça : Travailler pour un futur qu’on ne verra pas complètement. C’est croire, un peu comme dans la chanson, même quand on n’a pas toutes les réponses. C’est avancer, parfois étourdi, souvent fatigué… mais encore debout. Et surtout, c’est ne jamais oublier :
D’jamais arrêter d’chercher…
Pour ceux qui viendront après nous.
La Délicatement Fatiguée