Quand j’étais jeune, je pensais que le mot « adaptation » servait surtout à parler des poissons qui développent des branchies ou des ours polaires qui ont appris à aimer le froid.
Puis, j’ai épousé un militaire.
Et là, j’ai compris qu’en réalité, l’adaptation est un sport extrême qui ne figure malheureusement dans aucune discipline olympique.
Parce que vivre avec un militaire, ce n’est pas seulement aimer quelqu’un qui porte un uniforme. C’est apprendre à faire ses valises plus vite que son ombre, à se faire de nouveaux amis tous les cinq ans, à connaître les autoroutes entre Kingston, Trenton, Pembroke et ailleurs mieux que son GPS, et à développer une capacité presque surnaturelle à répondre à la question :
- Vous habitez où ?
Sans trop savoir quoi répondre.
Chez nous ?
Chez nous, c’est là où se trouvent les personnes qu’on aime… et où le déménageur n’a pas encore perdu nos boîtes.
Je me souviens de notre premier déménagement. Je pensais naïvement qu’on allait s’installer pour de bon.
« Pour de bon », dans le monde militaire, ça veut souvent dire : jusqu’au prochain « posting ».
Un peu comme acheter des rideaux sur Amazon avec l’impression qu’ils vont nous accompagner toute la vie. Les rideaux, eux, survivent généralement plus longtemps que les adresses.
Et puis il y a cette fameuse phrase que les conjoints de militaires connaissent tous :
« Finalement, ça change. »
Ah ! Cette phrase.
Elle peut arriver un vendredi soir, quand tu viens juste de terminer d’accrocher les cadres au mur.
Elle peut arriver alors que tu viens d’apprendre tous les noms des collègues, de trouver un dentiste, un vétérinaire, une coiffeuse et un garagiste honnête. Ce qui représente pratiquement un doctorat en adaptation sociale.
« Finalement, ça change. »
On recommence.
Et on repart.
Mais savez-vous ce qui me fascine ?
C’est qu’on finit par devenir bon dans l’art de recommencer.
Jeannette Bertrand dirait probablement que les femmes de militaires, comme bien des femmes de sa génération, ont longtemps appris à suivre sans trop se plaindre. Elles emballaient les assiettes, consolaient les enfants, disaient au revoir aux voisins et recommençaient leur vie dans une autre province avec une force tranquille qu’on n’a jamais assez célébrée.
Et elle aurait raison.
Parce qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dans ces familles qui apprennent à refaire un nid encore et encore.
On perd des repères, oui.
Mais on gagne une souplesse que bien des gens nous envient.
On découvre que le bonheur n’habite pas une ville précise.
Il n’habite pas une maison particulière.
Il habite dans les soupers improvisés, les fous rires pendant qu’on déballe les boîtes, les appels vidéo quand l’être aimé est absent, les retrouvailles à l’aéroport, les « enfin, te voilà » et les « on va s’arranger ».
Parce que « on va s’arranger », ça devient presque notre devise.
On apprend à célébrer Noël un peu avant, un anniversaire un peu après, et parfois la Saint-Valentin au mois de mars.
On apprend que l’amour ne se mesure pas au nombre de jours passés ensemble, mais à la qualité de ceux qu’on partage.
Et avec les années, on cesse de demander :
« Pourquoi faut-il toujours s’adapter ? »
On finit par comprendre que l’adaptation n’est pas un malheur.
C’est une façon de vivre.
Une façon parfois épuisante, souvent imprévisible, mais étonnamment riche.
Parce qu’au fond, vivre avec un militaire, c’est comme danser avec quelqu’un qui change constamment la musique.
On pourrait passer notre temps à se plaindre que le rythme n’est jamais le même.
Ou alors, on peut apprendre quelques nouveaux pas.
Et continuer à danser.
Dire qu’aujourd’hui, tout ça appartient au passé…
Les déménagements à répétition, les boîtes jamais vraiment défaites, les « finalement, ça change » de dernière minute, les adieux et les nouveaux départs…
Après avoir fait de l’adaptation notre mode de vie pendant toutes ces années, mon mari est maintenant à la retraite.
Et, pour la première fois, quand j’accroche des cadres ou que j’achète des rideaux, je peux les choisir en me disant qu’ils vont peut-être vieillir au même endroit que nous.
Qui l’aurait cru ?
Finalement, la plus grande aventure n’était peut-être pas de déménager partout au pays… mais d’arriver ensemble jusqu’ici.
Et je dois avouer que cette nouvelle affectation appelée « retraite »… c’est probablement ma préférée.
La Délicatement Fatiguée
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